100 grandes voies en moins de 50 jours : Elsa Ponzo et Laura Pineau inventent l'ultra climbing
Publié le 8 juin 2026
Elsa Ponzo, membre du Groupe excellence escalade (GEE), et Laura Pineau, ont bouclé cet hiver un projet d'escalade inédit : réaliser les 100 plus belles grandes voies de Provence du topo de Nicolas Amstrong en 43 jours. Cette aventure verticale intense, et qui plus est féminine, nous permet d'ouvrir le regard sur la notion de performance en escalade. Elsa Ponzo revient sur leur performance.

FFCAM : Enchainer 100 grandes voies dans un temps limité, comment cette idée vous est venue ?
Elsa Ponzo : L'idée est venue de Laura : elle était tombée sur le topo de Nicolas Amstrong, Les 100 plus belles voies de Provence, qui lui a donné envie de les découvrir. Pour que ce soit plus challengeant, elle a voulu les réaliser sur un temps imparti. Quand elle m'a proposé de réaliser ce projet avec elle, j'ai un peu hésité. J'aime beaucoup la grande voie pour sa dimension aventureuse, mais mon reflexe était encore d'aller chercher la difficulté en termes de cotation. Cependant, cela me tentait beaucoup de réaliser un projet avec elle : nous nous sommes rencontrées l'année dernière dans le Yosemite, alors qu'elle préparait le Triple Crown et avons eu un vrai coup de cœur amical l'une pour l'autre, et j'ai accepté. Pour l'anecdote, on s'est rendu compte peu avant le démarrage du projet que nous n'avions jamais grimpé ensemble ! On s'entendait tellement bien, que grimper ensemble était une évidence.
FFCAM : Ce projet ouvre le champ de la performance en escalade, jusqu'alors plutôt pointé sur la difficulté d'une voie, vers d'autres marqueurs, telle que l'endurance.
E. P. : En effet, le but était d'apporter une nouvelle vision de l'activité. Quand je vais dans une grande voie exigeante, je pars pour une mission relativement courte. Après, je peux me reposer. Dans cet enchaînement, une fois gravi la première, il y en a encore 99 à faire, et la plupart du temps, plusieurs dans la même journée ! Ce long terme fait appel à d'autres aptitudes que la force dans les doigts ou la technique : l'endurance, mais aussi la gestion de son alimentation, de sa fatigue et beaucoup de logistique. Il fallait aussi s'adapter à tout type de grimpe et de rocher, équipé et non-équipé, sur de la dalle, du devers, du vertical… cet enchaînement met aussi en valeur la polyvalence et la capacité d'adaptation en escalade.

FFCAM : Comment avez-vous construit le projet, quel paramètre avait vous pris en compte ?
E. P : Au tout début, quand on définissait encore le projet, Laura pensait boucler la sélection en un mois : ambitieux ! Je lui ai alors proposé de tout faire en vélo : à son tour de dire « ambitieux » ! Nous avons alors décortiqué le topo et nous sommes arrivés à une charge de deux grandes voies en moyenne par jour, sachant qu'on prévoyait des jours de repos et qu'il y avait une grande disparité de difficulté entre les voies. Le niveau s'étendait du 4, comme la traversée Ramon à Castelviel, au 7b+, comme Au delà de la verticale à la Concave. Le planning journalier a été défini selon la proximité des voies, leur difficulté mais aussi leur orientation. Nous avons réparti nos journées de façon à avoir un jour de repos par semaine. Tout cela était consigné dans un planning… que les aléas météo nous ont amené à revoir constamment !
FFCAM : La pluie et le vent ont d'ailleurs joué les trouble-fêtes à plusieurs moments. Comment avez-vous fait pour tenir le planning ?
E. P. : Nous avions bien en tête que la réadaptation allait être un aspect important du projet, mais de le savoir ne l'a pas empêché de devenir un vrai casse-tête parfois ! Pour réorganiser nos journées, il faut tenir compte du temps de l'accès des voies bien sûr, mais aussi de leur temps de séchage pour notre sécurité et pour ne pas abimer le caillou. Le gré par exemple devient plus fragile mouillé, le conglomérat met plus de temps à sécher que le calcaire... Pour rattraper notre retard nous n'avions parfois pas eu le choix que de grimper de l'aube à la nuit ou sous des rafales de 100km/h ! Ce rythme a posé la question de la sécurité, notamment dans les rappels, très nombreux, qui sont les manips les plus accidentogènes. Avec la fatigue, l'habitude, l'envie d'aller vite, il fallait redoubler de vigilance, prendre le temps de se questionner.

FFCAM : Comment vous êtes-vous préparées physiquement ? Dans vos publications, on peut lire que vous cumulez parfois 1600m d'escalade en une journée !
E. P. : 1600 m grimpés, qu'il faut aussi redescendre et auxquels il faut ajouter les liaisons à pied entre les grandes voies ! Nous avons consulté une nutritionniste pour savoir comment boire et manger sur la durée et éviter les baisses de régime. Il fallait aussi veiller à avoir un apport suffisant en protéines. En trail, les coureurs ont le réflexe de s'alimenter tout au long de la course et font attention à leurs apports. En escalade, cette culture n'est pas encore très répandue. On essayait de penser à manger et à boire sur les relais, pour à tout prix éviter l'hypoglycémie. L'autre sujet était le foncier, qu'on a tendance à prendre pour acquis en escalade. Laura a fait de la préparation des jambes, on avait pas mal de marche, par exemple dans les Calanques. Et moi, j'ai plus particulièrement travaillé mon cardio pour mieux récupérer. Bref, nous avons intégré au projet les méthodes de l'ultra trail.
FFCAM : Dans vos récits et vos publications, on a l'impression que la paramètre humain a joué un grand rôle, une sororité se dégage même de votre aventure.
E. P. : Oui, ce projet n'est pas qu'une histoire de grimpe, il raconte aussi la force d'une cordée et la complicité de deux grimpeuses. Je ne l'aurais pas fait avec l'importe qui, car c'était intense émotionnellement et physiquement ; nous touchions nos limites. Notre communication, l'attention et l'écoute que nous avions l'une envers l'autre ont été un point fort dans la réussite du projet, s'ils n'ont pas été déterminants ! Nous avons apporté un grand soin à maintenir cet équilibre relationnel, à veiller au respect des besoins émotionnelles de chacune. Le projet a aussi été une réussite sur cet aspect. Je grimpe depuis très longtemps avec des partenaires masculins, et depuis que la pratique est devenue plus mixte, avec des femmes, et je trouve qu'il y a encore d'énormes différences relationnelles. Les mentalités changent heureusement, notamment avec les dispositifs que la fédération met en place pour féminiser la pratique, mais je constate encore que les postures dans une cordée mixte tendent à être genrées.

FFCAM : Il y a eu des moments de doutes aussi.
E. P. : Nous avons chacune eu des moments difficiles, mais pas au même moment, ce qui nous a permis de nous soutenir. Au début du trip, à force de crapahuter tous les jours, mon genou est devenu très douloureux, j'avais du mal à marcher. Je suis aussi tombée malade et me suis beaucoup affaiblie. J'ai réussi à me soigner et à me réalimenter pour repartir. Enfin, j'ai perdu un proche, je n'avais plus la tête à grimper, je ne savais plus si je devais poursuivre notre aventure. Puis, j'ai compris que m'accrocher à ce projet était aussi une façon de rendre hommage à cette personne qui pratiquait aussi la montagne. Avec ce projet, j'ai donc aussi traversé un deuil.
FFCAM : Ce projet a donné un coup de projecteur sur votre duo et mis en valeur manière de performer en escalade. Mais à vous, personnellement, qu'est-ce qu'il vous a apporté ?
E. P : Cette expérience m'a remis en question sur le plaisir de la grimpe : j'assignais beaucoup de plaisir à la difficulté, qui me demande d'être dans le présent, avec tous les sens en éveil… J'adore ça ! Ce projet consistait au contraire à parcourir des voies plus faciles, mais sur des sites majeurs, sélectionnés pour cela. La Marbrières à la Sainte Victoire, par exemple, est une voie en V sur un caillou exceptionnel. Savourer un lieu, la texture du rocher, un mouvement, le choix de l'itinéraire par l'ouvreur font aussi partir du plaisir de grimper. Enfin, nous sommes partis à la découverte de la grimpe en Provence, mais aussi de nous-même ! Ce projet nous a beaucoup appris sur nous, sur nos capacités et sur qui nous étions.
Un film sur la réalisation de cet enchainement est en cours de préparation.




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