Jorassique Pâques : « L'aventure que je n'avais pas prévue dans ma vie »
En signant une nouvelle voie dans la face nord des Jorasses, Jorassique Pâques, Kilian Moni, Pierre Girot, Hugo Peruzzo et Arthur Poindefert ouvrent une nouvelle ère dans leur carrière d'alpiniste. Voici le récit d'Arthur.

L'aventure que je n'avais pas prévue dans ma vie. Peut-être la plus intense. Six jours pendant lesquels le corps et le cerveau auront été mis à rude épreuve par tout ce qu'il fallait penser, faire, anticiper, gérer. Les premiers mots qui me viennent pour décrire ce rêve, dont je n'imaginais même pas qu'il puisse devenir réaliste lorsque j'ai commencé l'alpinisme, sont simples : passion, amitié, ambition, et une bonne dose d'exploration. Depuis que je suis entré au GEAN (Groupe Excellence d'Alpinisme National), j'ai la chance immense d'avoir trouvé des compagnons et des amis avec qui partager mes projets les plus impensables. Et souvent, quand trois personnes se mettent à croire ensemble à quelque chose d'impensable, il finit forcément par en naître une étincelle.
Kilian Moni, l'homme qui perd son implant dentaire mais continue sans broncher. Hugo Peruzzo, celui qui perce son portaledge gonflable sous la neige mais dira quand même être "à la limite du confortable". Pierre Girot, le roi de l'artif. Et moi, l'étincelle d'un mauvais briquet (à la base de cette idée un peu folle). Une équipe de choc pour un projet à la hauteur de notre jeunesse, de notre prétention et, peut-être aussi, de notre inconscience. L'idée est née peu à peu, à mesure que je me suis pris au jeu de l'exploration. J'ai commencé à regarder la montagne autrement, à rêver différemment, à chercher ailleurs.

En décembre, nous partons à trois pour une première tentative. Malheureusement, une erreur de manipulation de notre part fait capoter l'ascension dès le deuxième jour. Pierre, Jérôme Sullivan et moi devons redescendre. Puis, en janvier, en fin de stage de guide, je me luxe l'épaule. Je vois alors l'hiver défiler sans pouvoir saisir une nouvelle occasion. Il aurait fallu que toutes les étoiles s'alignent à nouveau : les copains disponibles, l'anticyclone, l'épaule remise, et de bonnes conditions. Et puis, fin mars, un message de Pierre. Est-ce qu'un créneau de début de printemps serait envisageable ? Jérôme n'est pas disponible, et on décide alors de reformer presque au dernier moment la cordée de notre ouverture de l'été dernier dans le massif, aux contreforts du Moine.
Un portaledge (lit de camp de paroi) ultralight acheté la veille du départ, le matériel préparé à 23 heures, et ce rêve commun d'aller se confronter à une zone vierge de tout passage dans la face nord des Grandes Jorasses, (qui a probablement nourri les plus beaux rêves quand j'étais gosse) va peut-être voir le jour.
Pour l'équipe, cela représente un véritable aboutissement. On garde bien en tête les mots de notre coach, absent sur cette tentative : "Si vous reprenez un but, ce n'est pas bien grave." À chaque projet ambitieux, il est normal de s'y reprendre à plusieurs fois. Il le sait mieux que personne, et c'est une vraie source d'inspiration pour toute l'équipe. L'équipe est au complet, les sacs sont terriblement lourds, et il y a toujours un bon pote à l'approche pour aider. Thibaut en décembre, puis Gaëtan
aujourd'hui. La météo paraît clémente, les journées sont longues, et si les températures commencent autour de -20 °C la première nuit, elles remontent progressivement au fil du créneau.

Jour 1
Après une nuit au pied de la face, c'est le départ. J'espère de tout coeur que cette fois sera la bonne. Mais à chaque retour ici, j'ai la peur au ventre. Tout s'éclaircit une fois en action. Depuis le bas, sous le sommet un visage nous regardera toute l'ascension qui ressemble étonnamment à un Moaï de l'île de Pâques ! C'est marrant lundi prochain c'est Pâques.
Après pas mal de conseils donnés par Léo Billon la veille, nous mettons en place notre stratégie : grimper avec les sacs sur le dos dans le bas de la face, puis hisser dès que cela devient vraiment vertical. Kilian est devant, et nous avançons bien derrière. La journée se déroule sans accroc. Nous repassons dans les parties gravies en décembre jusqu'à bivouaquer suspendus sur nos trois portaledges. L'aventure revient alors à son point d'arrêt de décembre dernier.
La nuit n'est pas agréable. Des nuages bas déposent de la neige, et le réveil à 5 heures se transforme en grande remise en question du projet. Allons-nous tenir plusieurs jours avec les duvets mouillés ? D'autant plus que la veille, la tente de paroi sans toile n'a peut-être même plus de sol non plus. Kilian a troué une partie du ledge, sans qu'on sache encore comment. On a perdu un implant dentaire. Et, globalement, le temps ne s'est pas encore éclairci. On décale donc le départ à 8 heures, le temps que le ciel se dégage.

Jour 2
Chacun décide que le jeu en vaut la chandelle. Aucun carton rouge ne nous oblige encore à faire demi-tour, alors on repart. Nous nous lançons dans l'inconnu, modifions légèrement l'itinéraire et franchissons, longueur après longueur, de nouvelles difficultés. La paroi devient de plus en plus raide. Aujourd'hui, dans les Grandes Jorasses, il n'est pas si simple de trouver une ligne sans croiser une autre voie, tant cette montagne continue de nourrir les plus beaux projets des alpinistes. Notre idée venait justement de l'un des bastions les plus raides de la face, entre la Directe de l'amitié et la Bonatti-Vaucher, dans une zone si déversante que rien ne semblait envisageable à première vue. Pour ouvrir, il fallait accepter d'abandonner l'idée d'une ouverture en libre. Trop chronophage, trop exigeante en nettoyage du rocher moyen à certains endroits.
Comme base de réflexion, en voyant que même des alpinistes au plus haut niveau et à l'expérience immense — parmi lesquels Léo, l'un de nos coachs au GEAN — avaient ouvert Basique à gauche sans la libérer, j'ai compris que cela serait, pour nous aussi, irréaliste. La journée avance, et nous fixons la longueur suivante tout en installant le bivoua

Jour 3
La nuit a été sèche, mais j'ai percé mon matelas. Je ferai sans désormais. Après un important travail de préparation sur l'itinéraire, nous avions découpé la face en cinq grandes zones. Nous entrons maintenant dans la troisième : la plus
déversante et la plus terrifiante de toutes. Depuis le bivouac, en la regardant, je me demande encore par où passer.
Pierre, courageux, s'y engage. Après deux longueurs à nettoyer le rocher pour réussir à avancer, le terrain devient toujours plus déversant. Je prends alors le relais, avant de finir bloqué sous un bouchon de neige de six mètres de long, lui aussi déversant. Suspendu sur des placements minuscules, il me faut trente minutes pour en enlever une première partie. La seconde tombe finalement d'un seul bloc, dans une masse si lourde qu'elle manque presque de me faire chuter sous son poids. Je fais relais là, après deux heures trente d'artif.
Pierre enchaîne ensuite sur la longueur suivante, qui restera sans doute comme l'un des points clés de l'ascension. La plus déversante de toute la voie. Après réflexion, la ligne doit se laisser entièrement libérer, mais cette longueur laisse sérieusement planer le doute sur la possibilité qu'aujourd'hui quelqu'un puisse la libérer dans les Jorasses. Pierre prend deux plombs monumentaux avant de réussir à forcer le passage. Du grand art. Et nous, les trois copains derrière, sommes à la fois complètement terrifiés et immensément fiers de ce qui vient de se passer. L'équipe fonctionne à merveille, et Pierre nous montre le chemin vers le sommet.

Jour 4
La fin de journée puis la nuit ont été apocalyptiques. La météo nous surprend avec un orage non loin dans le Chablais, et au total près de 60 cm de neige tombent dans la nuit. Nous sommes haut dans la face. Il n'y a rien d'autre à faire que survivre. Trempé, je me réveille à minuit entièrement recouvert de neige, en panique, incapable de respirer correctement entre les petits espaces laissés par ma doudoune et mon duvet. Hugo, lui, perce son portaledge gonflable. Avec Kilian, nous nous mettons alors assis pour partager le seul matelas qu'il nous reste.
Le réveil du matin est très rude. Hugo est suspendu comme une larve dans son G7 troué. La neige est partout. Elle tombe encore de la paroi, et nos ledges servent de réceptacles. On se remet pourtant en action. Kilian est motivé, et son énergie du matin me relance immédiatement. Je repars devant avec une seule idée : il faut sortir aujourd'hui. Le fameux visage dans le rocher n'est plus qu'à quelques longueurs et on devra le dépasser aujourd'hui. On ne pourra pas endurer une nuit de plus dans l'état où se trouve le bivouac.
La paroi est encore bien givrée et enneigée, mais j'ai ma stratégie. Un appel à Léo la veille m'a conforté dans l'idée à adopter. Encore quelques longueurs, et nous rejoindrons le dernier relais de Basique avant d'emprunter la ligne évidente de trois longueurs qui débouche au sommet de la pointe Whymper par la voie historique Bonatti-Vaucher. Hugo reprend le lead. Après quatre jours seuls au monde, des amis du PGHM viennent nous soutenir moralement dans les dernières longueurs d'escalade en faisant un passage rapide en hélicoptère. Hugo ne peut retenir ses larmes. Et nous avons tous cette sensation très étrange de vivre quelque chose d'unique, et de le partager pour la première fois depuis quatre jours avec d'autres
passionnés. La motivation est là. Kilian file devant. Je reprends la tête dans les deux dernières longueurs.

Et nous voilà au sommet. Deux nuits sous la neige. Une dent en moins, des piolets, friends, broches, gants : on aura perdu un peu de matériel. Mais pas de carton rouge, comme cette corde lors de la précédente tentative. Une aventure à quatre jeunes de 23, 25, 25 et 28 ans (Arthur, Hugo, Kilian et Pierre). On ne l'aura pas volée, cette voie. Pour une chasse aux oeufs, on aura eu la poule aux oeufs d'or en ce lundi de Pâques au sommet de la face nord des Grandes Jorasses.
À notre nouvelle voie : Jorassique Pâques.
Photos de Kilian Moni, Pierre Girot, Hugo Peruzzo et Arthur Poindefert
















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